Le Rendez-vous des idées · Contributions
Par Sidy Lamine Ndiaye
Expert en finance inclusive
Ancien directeur exécutif de l’APSFD-Sénégal
Adoptée au niveau régional fin 2023, la réforme du cadre légal de la microfinance dans l’Union monétaire ouest-africaine (UMOA) ouvre un chantier de renouvellement des règles prudentielles. La BCEAO, la Commission bancaire de l’UMOA et les autorités nationales ont l’occasion d’articuler solidité financière, protection des clients et performance sociale.
Une promesse tenue, des fragilités révélées
La microfinance ouest-africaine est née d’un besoin simple : donner accès à l’épargne et au crédit à ceux que la banque classique laissait à sa porte. Dans les villages, les marchés et les quartiers populaires, les institutions de microfinance (IMF) ont permis à des femmes de lancer une activité, à des jeunes de financer un projet, à des commerçants de développer leur affaire, à des agriculteurs de préparer leur campagne.
Ce développement a aussi mis au jour des faiblesses. Certaines institutions ont connu des crises de liquidité ; d’autres ont été fragilisées par une gouvernance défaillante, un contrôle interne insuffisant ou des systèmes d’information peu fiables. Ces difficultés exposent particulièrement les épargnants modestes, pour lesquels la perte ou l’indisponibilité de l’épargne peut avoir de lourdes conséquences.
Un nouveau cadre légal
Le 21 décembre 2023, à Cotonou, le Conseil des ministres de l’Union a adopté le projet de loi uniforme portant réglementation de la microfinance dans l’UMOA. Cette réforme vise à adapter le cadre juridique aux évolutions du secteur, à renforcer la solidité des institutions et à améliorer leur contribution à l’inclusion financière.
Sa mise en œuvre passe par l’adoption des textes nationaux et des mesures d’application. Au Sénégal, la loi n° 2025-04 du 19 février 2025 porte réglementation de la microfinance. En Côte d’Ivoire, le Conseil des ministres a adopté un projet de loi relatif à cette réglementation le 29 avril 2026. Les étapes d’adoption, de promulgation et d’entrée en vigueur doivent être distinguées ; leur calendrier doit être apprécié pays par pays à partir des textes officiels.
Ce nouveau cadre appelle, en corollaire, un dispositif prudentiel rénové. La BCEAO et la Commission bancaire de l’UMOA y jouent un rôle central, dans le respect des compétences attribuées aux autorités nationales. Ce dispositif peut être conçu comme un levier de confiance, et pas seulement comme une contrainte.
Encore faut-il préciser ce que l’on attend de cette régulation. Deux exigences se dégagent, qui ne se conçoivent pas l’une sans l’autre.
Un dispositif prudentiel à double exigence
La solidité financière, d’abord. Elle suppose des normes de solvabilité et de liquidité proportionnées à la taille et au profil de risque des institutions, un encadrement strict des risques de concentration et des prêts aux dirigeants, ainsi qu’une supervision graduée, plus rapprochée lorsque les risques le justifient.
La performance sociale, ensuite. C’est ici que les autorités pourraient approfondir leur approche. Cinq familles d’indicateurs mériteraient un suivi structuré, en complément des ratios financiers :
- l’accès effectif des femmes, des jeunes et des populations rurales aux services ;
- la protection des clients : transparence des tarifs, prévention du surendettement et traitement des réclamations ;
- la contribution au développement local ;
- la contribution à la finance durable, par le financement d’activités respectueuses de l’environnement ;
- l’évolution de la situation socio-économique des populations servies.
Ces indicateurs devraient reposer sur des définitions communes, des données fiables et des obligations proportionnées aux capacités des institutions. Mesurer une évolution ne suffit pas, à elle seule, à attribuer un effet à la microfinance : l’évaluation de l’impact exige une méthode adaptée.
Un dispositif qui sécurise les dépôts sans examiner si l’institution sert effectivement son public laisserait de côté une dimension essentielle de sa mission.
Ces exigences ne pourront pas être satisfaites du jour au lendemain. Leur mise en œuvre suppose une progression par étapes.
Une trajectoire en trois temps
À court terme, les IMF devront se mettre en conformité avec les dispositions qui leur sont applicables. Pour les institutions mutualistes ou coopératives d’épargne et de crédit (IMCEC), l’adaptation de la forme juridique et de la gouvernance aux exigences du nouveau cadre constitue un chantier majeur, notamment lorsqu’une organisation en société coopérative avec conseil d’administration (SCOOP-CA) est requise. Les modalités et délais doivent être appréciés au regard des textes nationaux et de leurs dispositions transitoires.
Les institutions devront également consolider leurs fonds propres selon les exigences applicables, renforcer leur gouvernance, former leurs dirigeants et fiabiliser leurs systèmes d’information. La numérisation doit s’accompagner d’une attention à la sécurité et à la protection des données. Les plus petites auront besoin d’un accompagnement, faute de quoi la réforme risque de se traduire par des fermetures plutôt que par une consolidation.
À moyen terme, l’enjeu sera d’assurer leur pérennité : atteindre une viabilité financière durable et diversifier leur offre, notamment par des partenariats et dans les limites des activités autorisées — micro-assurance, finance islamique ou services financiers numériques — sans perdre leur ancrage communautaire.
À long terme, elles pourront renforcer leur intégration au système financier régional et leur contribution à l’inclusion financière.
Au terme de ce parcours, c’est la place même de la microfinance dans l’Union qui se trouve redéfinie.
Un appel à la BCEAO et à la Commission bancaire
La portée du renouvellement prudentiel dépendra des choix de conception et de mise en œuvre. Trois orientations sont ici proposées :
- organiser un suivi de la performance sociale, avec des indicateurs définis, déclarés et vérifiables, articulé aux exigences de solvabilité et de liquidité ;
- proportionner les exigences et les délais de mise en conformité à la taille et aux risques des institutions, et prévoir un accompagnement pour les plus petites ;
- associer les IMF et leurs associations professionnelles, ainsi que les autorités nationales compétentes, à l’élaboration des textes d’application, afin que la norme tienne compte des réalités du terrain.
Il s’agit de propositions : elles ne doivent pas être confondues avec des obligations déjà en vigueur. Elles visent à faire de la réforme une référence en matière de régulation de la finance inclusive.
Réconcilier sécurité financière et utilité sociale
La réforme en cours offre l’occasion de tenir ensemble deux objectifs : la rigueur prudentielle et la mission sociale. Une microfinance mieux régulée inspire confiance aux déposants. Une microfinance évaluée sur son utilité sociale reste fidèle à sa raison d’être. Si les règles et leur mise en œuvre articulent ces deux exigences, elles pourront contribuer à rendre des services financiers sûrs et utiles plus accessibles, du village le plus reculé au quartier le plus dense.
Contribution signée. Les analyses et propositions exprimées engagent leur auteur.
Références réglementaires
- BCEAO — Conseil des ministres de l’UMOA du 21 décembre 2023.
- Sénégal — Loi n° 2025-04 du 19 février 2025.
- Côte d’Ivoire — Conseil des ministres du 29 avril 2026.
- Commission bancaire — Nouvelle loi uniforme sur la microfinance.

