À New York, les bulletins s’accumulent sans produire encore l’accord politique attendu. Cinq consultations indicatives ont éprouvé les candidatures à la succession d’António Guterres ; aucune n’a permis de conclure publiquement à une convergence institutionnelle. Le véritable enjeu n’est plus de commenter un classement provisoire, mais de comprendre comment des puissances aux préférences divergentes peuvent s’entendre sur une personnalité appelée à incarner l’intérêt général des Nations Unies.
Une compétition où les coalitions se défont
Les résultats du cinquième scrutin, tenu le 7 octobre, illustrent la mobilité des soutiens. Rebeca Grynspan recueille neuf encouragements, contre dix au tour précédent ; Rafael Grossi en obtient six après en avoir reçu huit ; Carolyn Rodrigues-Birkett passe de huit à cinq. Macky Sall reste à cinq encouragements, mais ses découragements atteignent dix. Ces chiffres, rapportés par Reuters et PassBlue à partir de sources diplomatiques, ne sont pas des résultats nominatifs officiellement publiés par le Conseil de sécurité [1] [2] [3].
Le graphique ci-dessous compare quatre trajectoires sur les trois derniers tours. Il montre des fluctuations, non une hiérarchie des chances de nomination : un encouragement informel n’est ni une promesse irrévocable ni une voix acquise lors de la recommandation formelle.

Le pouvoir de bloquer n’est pas celui de rassembler
George Tsebelis résume le mécanisme des acteurs à veto : « The more veto players you have, the more difficult it is to change the status quo » — « Plus les acteurs à veto sont nombreux, plus il est difficile de modifier le statu quo » (notre traduction) [4]. Cette proposition, formulée dans un entretien publié en 2013, éclaire la difficulté d’un accord entre des acteurs dont les préférences peuvent diverger. Elle ne signifie pas que les cinq permanents constituent à eux seuls une majorité : elle distingue le pouvoir d’empêcher d’aboutir de la capacité à construire une décision commune.
Dans le cas onusien, la recommandation formelle exige au moins neuf voix favorables et l’absence de vote négatif d’un membre permanent. Les cinq permanents ne peuvent toutefois pas, à eux seuls, réunir les neuf voix requises. Les dix membres élus conservent donc un rôle déterminant dans la construction d’une coalition. Cette double exigence distingue le pouvoir de bloquer une candidature de la capacité à faire émerger un accord collectif.
Washington et le langage des engagements
Selon des informations de presse publiées début octobre, Washington souhaiterait voir émerger d’autres profils et accorderait une place centrale à la réforme de l’ONU. Ces indications ne constituent ni l’annonce officielle d’un veto contre chaque candidat ni une cartographie établie des préférences américaines. Elles suggèrent plutôt que la discussion porte également sur les engagements attendus du futur Secrétaire général : gouvernance, dépenses, efficacité et autonomie de l’institution [5].
Thomas Schelling écrivait : « in bargaining, weakness is often strength » — « dans la négociation, la faiblesse constitue souvent une force » (notre traduction) [6]. La formule, tirée d’une réflexion sur les engagements qui limitent volontairement la liberté de choix, ne signifie nullement qu’un faible nombre de voix favorise une candidature. Elle rappelle qu’une position négociatrice dépend aussi de la crédibilité des engagements et des concessions possibles.
L’existence de positions fermes ne signifie donc pas nécessairement que les négociations sont closes. Elle peut également pousser les acteurs à rechercher une option acceptable pour plusieurs capitales, sans que cette option corresponde au premier choix de chacune.
La recherche du point de convergence
Trois développements méritent attention. D’abord, une clarification possible des oppositions au sein du Conseil : selon PassBlue, un scrutin à bulletins différenciés est annoncé pour le 16 octobre, sans que cette modalité puisse être tenue ici pour officiellement confirmée [3]. Ensuite, l’entrée éventuelle de nouvelles personnalités, qui modifierait l’espace des compromis sans garantir un accord. Enfin, la possibilité que les discussions sur la réforme de l’ONU débouchent sur des engagements précis concernant l’indépendance, les moyens et les priorités du futur Secrétaire général.
L’Afrique a intérêt à observer cette séquence au-delà des nationalités en présence. La question est aussi celle du mandat politique, des moyens et de l’autonomie que les grandes puissances accepteront de laisser au prochain Secrétaire général. Une personnalité de compromis ne devrait pas être confondue avec une personnalité dépourvue de capacité d’initiative.
À mesure que l’échéance du 1er janvier 2027 approche, la sélection met à l’épreuve une tension constitutive de l’ONU : choisir une autorité capable de parler au nom de tous au terme d’une négociation dominée par quelques-uns. Le scrutin à venir ne révélera peut-être pas le nom du successeur ; il pourrait, en revanche, montrer plus nettement les conditions auxquelles un accord devient possible.
Références et méthode
- Security Council Report, “Fifth Security Council Straw Poll on UN Secretary-General Candidates”, 6 octobre 2026 (mise à jour après scrutin).
- Reuters, “Costa Rica’s Grynspan ahead in race to be next UN chief, sources say”, 7 octobre 2026.
- PassBlue, “Big Shakeup in Latest Security Council Votes on UN SecGen Race”, 7 octobre 2026.
- George Tsebelis, entretien avec Dylan Matthews, “Why Congress can’t seem to get anything done”, The Washington Post, 26 janvier 2013 ; voir aussi Veto Players: How Political Institutions Work, Princeton University Press, 2002.
- SABC News, “Trump administration opposes candidates for new UN Chief”, 10 octobre 2026, rapportant des informations attribuées à Politico ; voir également les déclarations publiques américaines sur la réforme de l’ONU.
- Thomas C. Schelling, “An Essay on Bargaining”, The American Economic Review, vol. 46, no 3, 1956, p. 281–306, p. 282 ; repris dans The Strategy of Conflict, Harvard University Press, 1960.
