Quatre universités françaises figurent parmi les cent premières du classement de Shanghai 2026. La première université africaine reste, selon les palmarès, au-delà du top 100 mondial. Cette distance n’est ni une fatalité ni un simple problème d’image : elle révèle des choix de long terme en matière de gouvernance, de financement, de recherche, de coopération et d’apprentissage. Pour AÏWARA, l’enjeu n’est pas de courir après les classements, mais de s’en servir comme instruments de diagnostic afin de prendre de meilleures décisions.
Par Mamadou Bassirou KÉBÉ, fondateur d’AÏWARA
Ce qu’il faut retenir
- Paris-Saclay, PSL, Sorbonne Université et Université Paris Cité sont classées respectivement 13e, 33e, 55e et 57e dans l’Academic Ranking of World Universities (ARWU) 2026.
- Aucune université africaine n’entre dans le top 100 de l’ARWU 2026 ; l’Université du Cap, première du continent, est classée 286e.
- Le classement QS 2027 place également l’Université du Cap en tête de l’Afrique, au 184e rang mondial, devant quatre autres établissements sud-africains.
- La visibilité internationale se construit par des écosystèmes de recherche stables, des financements pluriannuels, des regroupements intelligents, des données fiables et une politique de talents.
- La stratégie universitaire commence en amont : sans maîtrise progressive des mathématiques, de la lecture, du raisonnement et de la méthode scientifique, les investissements dans les laboratoires resteront insuffisamment productifs.
Quatre universités françaises dans le top 100 : que mesure réellement Shanghai ?
L’édition 2026 du classement de Shanghai maintient quatre universités françaises parmi les cent premières : Université Paris-Saclay au 13e rang mondial, Université PSL au 33e, Sorbonne Université au 55e et Université Paris Cité au 57e. Paris-Saclay demeure ainsi le premier établissement situé hors des États-Unis et du Royaume-Uni.
Cette performance ne doit pourtant pas être interprétée comme un verdict absolu sur la qualité de toutes les missions universitaires. L’ARWU privilégie six indicateurs fortement orientés vers la recherche : prix Nobel et médailles Fields parmi les anciens élèves et les personnels, chercheurs très cités, publications dans Nature et Science, articles indexés dans de grandes bases bibliométriques et performance scientifique rapportée à la taille de l’établissement. Il renseigne donc surtout sur la puissance et la visibilité internationales de la recherche. Il mesure peu la qualité pédagogique, l’inclusion, l’employabilité, la contribution territoriale ou la pertinence sociale des formations.
La bonne lecture consiste donc à éviter deux erreurs symétriques : mépriser le classement au motif qu’il est imparfait, ou en faire l’unique boussole de la politique universitaire. Un indicateur partiel peut rester utile s’il est replacé dans un tableau de bord plus large.
Où se situent les universités africaines ?
Dans l’ARWU 2026, l’Université du Cap demeure la première institution sud-africaine et africaine, mais se situe au 286e rang mondial. Le contraste avec les quatre établissements français du top 100 est significatif. Il ne signifie pas que l’Afrique manquerait d’intelligence, de chercheurs ou de travaux de qualité. Il traduit surtout une faible concentration des moyens, une moindre densité de chercheurs très cités, des infrastructures inégales, des carrières scientifiques fragiles, une visibilité bibliométrique limitée et des systèmes nationaux de recherche souvent discontinus.
Le classement QS 2027, fondé sur une méthodologie différente et intégrant notamment réputation académique, réputation auprès des employeurs, citations, internationalisation, emploi et durabilité, confirme la domination des établissements sud-africains dans le haut du tableau continental :
| Rang en Afrique | Université | Pays | Rang mondial QS 2027 |
|---|---|---|---|
| 1 | University of Cape Town | Afrique du Sud | 184 |
| 2 | University of Johannesburg | Afrique du Sud | 292 |
| 3 | Stellenbosch University | Afrique du Sud | 296 ex aequo |
| 4 | University of the Witwatersrand | Afrique du Sud | 302 |
| 5 | University of Pretoria | Afrique du Sud | 326 ex aequo |
Ce tableau ne représente donc pas toute la diversité régionale du continent : il montre précisément la concentration du haut du classement en Afrique du Sud. La présence d’établissements d’Afrique du Nord, de l’Est et de l’Ouest dans les rangs suivants confirme l’existence de pôles de qualité, mais aussi l’ampleur des écarts entre systèmes universitaires. Cette concentration sud-africaine est un enseignement en elle-même. Les universités performantes ne naissent pas d’une campagne de communication : elles s’appuient sur une tradition de recherche, des écoles doctorales structurées, des réseaux internationaux, des infrastructures, des revues, des mécanismes de financement et une relative continuité institutionnelle. Elle révèle aussi une fracture continentale : l’Afrique ne peut se satisfaire de quelques pôles d’excellence isolés dans un espace universitaire fragmenté.
L’enseignement français : la masse critique se construit
Le cas français montre l’effet possible des regroupements institutionnels lorsqu’ils ne se limitent pas à une fusion administrative. Paris-Saclay rassemble universités, grandes écoles et organismes de recherche dans une architecture capable d’agréger laboratoires, publications, équipements et talents. PSL repose également sur la mise en réseau d’établissements de haut niveau. Ces transformations ont accru la masse critique et rendu plus lisible une puissance scientifique auparavant dispersée.
L’Afrique peut en tirer une leçon, mais non copier mécaniquement le modèle. Fusionner des universités sans clarifier la gouvernance, les spécialités, le financement et les responsabilités créerait de grandes structures bureaucratiques plutôt que de grands établissements scientifiques. Le principe transférable est celui de la mutualisation stratégique : plateformes technologiques communes, écoles doctorales interuniversitaires, bibliothèques numériques partagées, laboratoires régionaux, mobilité des chercheurs et programmes conjoints autour de problèmes africains.
Sept décisions structurantes pour l’Afrique
1. Choisir quelques pôles de recherche à vocation régionale
Chaque pays ne peut financer au même niveau toutes les disciplines dans toutes les universités. Les États et les communautés économiques régionales devraient identifier des domaines prioritaires — santé, agriculture, eau, énergie, climat, intelligence artificielle, sciences sociales, gouvernance ou industries culturelles — et créer des pôles interuniversitaires accessibles aux chercheurs de plusieurs pays. La spécialisation coopérative est plus réaliste que la dispersion nationale.
2. Passer du budget annuel au financement pluriannuel évalué
La recherche ne se pilote pas au rythme des décaissements irréguliers. Des contrats de performance de quatre à cinq ans doivent relier ressources, autonomie, résultats, intégrité scientifique et impact. Une part du financement peut être compétitive, mais le socle des laboratoires, des bibliothèques et des écoles doctorales doit rester prévisible.
3. Rendre la carrière scientifique viable
La fuite des talents n’est pas seulement salariale. Elle résulte aussi de l’absence d’équipements, du temps administratif, de la faiblesse des équipes et de trajectoires professionnelles incertaines. Il faut financer les jeunes chercheurs, créer des chaires de retour et de circulation avec la diaspora, alléger les procédures et protéger du temps consacré à la recherche.
4. Construire des données universitaires crédibles
Une institution invisible dans les bases de données devient invisible dans les diagnostics. Les universités doivent fiabiliser l’identification de leurs chercheurs, l’affiliation des publications, les dépôts institutionnels, les statistiques doctorales, l’insertion des diplômés et la mesure de l’impact. Il ne s’agit pas de manipuler les classements, mais de rendre visible ce qui est effectivement produit.
5. Récompenser la coopération, pas seulement la compétition
Des appels à projets africains devraient favoriser les équipes transnationales, la mobilité Sud-Sud et l’accès partagé aux équipements lourds. Les organisations régionales peuvent soutenir des doctorats codirigés, des revues de qualité, des infrastructures numériques et des mécanismes communs d’évaluation.
6. Mesurer l’excellence par une double boussole
Une université africaine de rang mondial doit être internationalement crédible et localement décisive. Son tableau de bord doit donc associer publications et citations à d’autres résultats : amélioration des politiques publiques, innovations brevetées ou diffusées, création d’entreprises, qualité des soins, productivité agricole, formation des enseignants, préservation des langues et résolution de problèmes territoriaux.
7. Relier l’université à toute la chaîne éducative
Un laboratoire performant dépend de compétences construites dix ou quinze ans plus tôt. La politique d’excellence universitaire doit donc commencer dès l’école : compréhension écrite, calcul, raisonnement logique, curiosité scientifique, formation des enseignants et accès équitable aux ressources. Les filles, les enfants ruraux et les élèves des milieux modestes ne doivent pas constituer un réservoir de talents perdu.
Encadré — Apprendre les mathématiques : de la méthode individuelle à la politique publique
Le parcours d’Eliot Pimenta de Miranda, étudiant en double diplôme à HEC et à l’École polytechnique, illustre une méthode en trois temps : maîtriser les techniques classiques de résolution ; reconnaître la technique pertinente derrière une question reformulée ; s’entraîner ensuite sur des contrôles et des annales. Il conseille de commencer par un exercice simple, d’étudier immédiatement sa correction, de refaire seul un exercice analogue, puis d’augmenter progressivement la difficulté.
Cette démarche rappelle des principes solides : pratique guidée, exemples résolus, progression graduée, retour immédiat et automatisation des procédures avant la résolution de problèmes complexes. Mais un témoignage individuel, même remarquable, n’est pas à lui seul une preuve scientifique universelle. Sa force est d’offrir une piste pédagogique à tester, adapter et évaluer.
Pour les systèmes éducatifs africains, quatre traductions opérationnelles sont possibles : constituer des banques publiques d’exercices gradués alignées sur les programmes ; former les enseignants à expliciter les stratégies de résolution ; organiser un soutien régulier plutôt qu’un rattrapage tardif ; utiliser le numérique pour élargir l’accès sans remplacer l’enseignant. La méthode ne doit pas devenir un privilège commercial réservé aux familles informées. L’enjeu de politique publique est de démocratiser l’accès aux bonnes méthodes.
Une feuille de route réaliste à l’horizon 2030
Dans les douze prochains mois, les États pourraient réaliser un audit indépendant de leurs capacités de recherche, identifier trois à cinq domaines prioritaires et publier un tableau de bord national. À l’échelle de deux à trois ans, ils pourraient contractualiser le financement des pôles retenus, mutualiser des équipements et lancer des écoles doctorales régionales. D’ici 2030, l’évaluation devrait porter simultanément sur la visibilité scientifique, la qualité de la formation et l’impact sur les transformations économiques et sociales.
Le bon objectif n’est donc pas : « placer artificiellement une université dans le top 100 ». Il est de construire les conditions qui rendent une telle présence possible et durable, tout en servant les besoins du continent. Le classement devient alors un signal, non une fin ; la coopération, une stratégie ; et la maîtrise des apprentissages fondamentaux, le premier investissement scientifique.
Décision AÏWARA : consolider et mettre en cohérence, au niveau de l’Union africaine et des communautés économiques régionales, les dispositifs déjà existants — Université panafricaine, centres africains d’excellence, alliances universitaires et réseaux de recherche — autour d’un financement compétitif de pôles interafricains, assorti d’indicateurs de recherche, de formation, d’intégrité, d’inclusion et d’impact public. Avant toute nouvelle structure, un audit des mécanismes existants doit identifier les chevauchements, les lacunes et les possibilités de mutualisation.
Sources
- ShanghaiRanking Consultancy, Academic Ranking of World Universities 2026.
- QS World University Rankings 2027 — résultats pour l’Afrique.
- University of Cape Town, résultats ARWU 2026.
- Le Figaro Étudiant, « Eliot explique sa méthode en trois étapes », 13 septembre 2026.
