Au Café Le Rendez-vous des idées · Littérature et philosophie
Lettre de Karl, le vieux Berlinois

À l’occasion de la parution du livre de Yoro Dia, Le temps ne chôme pas. Le Sénégal en quête d’un nouvel horizon dans un monde complexe, recueil de chroniques couvrant la période 2004-2025, Le Rendez-vous des idées accueille une nouvelle lettre de Karl, le vieux Berlinois. Inspiré par la dédicace adressée à Mamadou Bassirou Kébé, fondateur d’AÏWARA, Karl médite sur le temps historique, l’écriture de la chronique politique, la mémoire nationale et la responsabilité des peuples face aux rendez-vous manqués de l’histoire. L’ouvrage sera présenté le 19 septembre 2026 à L’Harmattan Sénégal.
Il est des livres qui ne commentent pas seulement l’actualité ; ils rappellent aux nations que le temps avance même lorsque les peuples s’attardent dans le bruit, l’illusion et les rendez-vous manqués.
Berlin, le 14 septembre 2026
Cher Yoro Dia,
Bassirou est arrivé au Café Le Rendez-vous des idées avec votre livre sous le bras comme on entre dans une salle avec un témoin. Il ne l’a pas posé sur la table comme un objet de cérémonie, mais comme une preuve tranquille que les mots, lorsqu’ils survivent à l’actualité, finissent par devenir des compagnons de route. Sur la couverture, il y avait un sablier, des journaux, votre nom, et ce titre qui travaille déjà avant même qu’on ait ouvert la première page : Le temps ne chôme pas.
Puis il a lu votre dédicace. Je l’ai entendue depuis Berlin, avec ce petit silence que les vieilles amitiés imposent aux hommes qui ont trop vu pour s’émouvoir bruyamment :
« À mon ami et frère Bassirou Kébé dont une lettre de Karl ne suffit pas pour résumer l’amitié que je lui porte. »
Vous avez raison. Une lettre ne suffit jamais à contenir l’amitié. Mais elle peut lui offrir une forme, une lampe, un abri contre la vitesse des jours.
Voilà pourquoi je vous écris. Non pour répondre à une politesse par une politesse, mais parce que votre livre semble appartenir à cette famille rare d’ouvrages qui ne demandent pas seulement à être lancés, lus et applaudis. Ils demandent à être médités. La cérémonie prévue à L’Harmattan Sénégal, le 19 septembre 2026, ne devrait donc pas être seulement une rencontre littéraire. Elle peut devenir un moment de conversation nationale, si l’on accepte de prendre votre titre au sérieux.
Le temps ne chôme pas. La formule est courte. Elle paraît presque familière. Pourtant, elle contient une menace douce. Elle dit que les peuples peuvent se distraire, que les gouvernants peuvent différer les réformes, que les oppositions peuvent transformer l’espérance en tumulte, que les intellectuels peuvent remettre leur courage au lendemain. Mais le temps, lui, avance. Il ne signe aucun congé. Il use les slogans, classe les promesses, vérifie les programmes, révèle les impostures et conserve, dans ses archives muettes, tout ce que les hommes croyaient pouvoir oublier.
La chronique, lorsqu’elle est faible, vieillit plus vite que le journal qui l’a portée. Mais lorsqu’elle est tenue par une vraie intelligence politique, elle résiste au lendemain. Elle devient moins un commentaire qu’une veille. Elle regarde l’événement sans s’agenouiller devant lui. Elle refuse de confondre la poussière du jour avec le mouvement profond du pays. En rassemblant des chroniques de 2004 à 2025, vous ne proposez pas seulement une succession de textes. Vous invitez à relire plus de vingt ans de Sénégal comme on relit le carnet de santé d’une République.
Fernand Braudel nous aide ici à comprendre votre geste. L’événement fait du bruit ; les structures travaillent en silence. Un scandale passe. Une alternance passe. Une colère passe. Mais les lenteurs de l’école, les fractures de l’économie, les fragilités institutionnelles, la question casamançaise, la jeunesse sans horizon suffisant, la place du Sénégal dans le monde, tout cela continue de labourer le pays sous la surface. Le chroniqueur sérieux n’est pas celui qui court derrière chaque vague. C’est celui qui devine le courant.
Votre sous-titre parle d’un Sénégal en quête d’un nouvel horizon dans un monde complexe. Le mot horizon n’est pas innocent. Reinhart Koselleck aurait dit qu’une nation vit toujours entre un espace d’expérience et un horizon d’attente. Elle porte ce qu’elle a traversé et marche vers ce qu’elle croit encore possible. Mais lorsque l’expérience ne produit plus de lucidité, l’horizon se dégrade en affiche. On promet alors l’aube sans construire la route. On célèbre le changement sans transformer les habitudes. On confond la rupture avec le bruit qu’elle fait.
C’est peut-être l’une des grandes questions sénégalaises. Nous avons accumulé de l’expérience politique. Nous avons connu les alternances, les fidélités rompues, les enthousiasmes populaires, les désillusions, les grands récits de modernisation, les appels à la souveraineté, les tensions sociales et les impatiences démocratiques. Mais avons-nous suffisamment transformé cette expérience en intelligence nationale ? Avons-nous appris à tirer des leçons, ou seulement à changer de camp lorsque le précédent nous a déçus ?
Depuis Berlin, cette interrogation m’est familière. L’Allemagne sait que le temps peut juger sévèrement les peuples distraits. Elle sait aussi que la culture, la philosophie et la science ne suffisent pas toujours à empêcher les catastrophes lorsque la vigilance politique s’endort. Dans la préface de l’ouvrage, j’ai aimé voir apparaître les noms de Fichte, Schelling et Hölderlin. Mais l’Allemagne des philosophes nous enseigne aussi une chose plus sévère : la pensée devient inutile lorsqu’elle accepte d’arriver trop tard.
Votre livre paraît justement refuser ce retard. Il voyage du Sénégal vers le monde et du monde vers le Sénégal. Saint-Augustin, l’Afghanistan, la Chine, les États-Unis, la Russie, l’Afrique, le Mali, la Casamance : ces noms ne sont pas des ornements. Ils rappellent que le Sénégal ne vit pas dans une chambre fermée. Le monde bouge, les puissances avancent, les frontières tremblent, les démocraties doutent, les jeunesses exigent, les économies sanctionnent, et les peuples qui s’attardent dans les querelles secondaires découvrent souvent que l’histoire a changé de saison sans les attendre.
C’est ici que votre titre devient presque une leçon civique. Le temps ne chôme pas, mais la République non plus ne devrait pas chômer. Elle doit penser, prévoir, éduquer, produire, protéger, arbitrer et transmettre. Elle doit refuser la facilité des recommencements spectaculaires. Le Sénégal n’a pas seulement besoin d’une alternance de visages. Il a besoin d’une continuité d’exigence, d’une économie qui porte sa jeunesse, d’institutions qui résistent aux humeurs, d’une parole publique qui n’épuise pas le pays avant même de le servir.
Je ne sais pas encore quelles chroniques les lecteurs retiendront le plus. Certains iront vers la démocratie de Sisyphe, d’autres vers le monde complexe, d’autres encore vers la Casamance ou les recompositions géopolitiques. Mais peu importe l’ordre d’entrée. Un bon livre est une maison à plusieurs portes. L’essentiel est que chacune conduise à la même question : que faisons-nous du temps qui nous est donné ?
Remerciez donc Bassirou d’avoir porté votre livre au Café Le Rendez-vous des idées. Il l’a fait entrer dans ce lieu imaginaire où les idées ne viennent pas pour se montrer, mais pour travailler. Et recevez, cher Yoro Dia, la gratitude d’un vieux Berlinois que votre dédicace a touché sans l’amollir. Une lettre de Karl ne suffit pas à résumer une amitié, dites-vous. Peut-être. Mais elle peut au moins reconnaître ceci : lorsque deux hommes croient encore que les livres aident une nation à ne pas se perdre, leur amitié devient une manière de servir la République.
Le temps ne chôme pas. À nous de faire en sorte qu’il ne travaille pas contre le Sénégal.
Karl, le vieux Berlinois
